L’intérêt de l’ouvrage de Jankélévitch (1964) est de déterminer ce qu’est l’essence de l’ironie. Mais à la différence de travaux scolaires qui se contentent d’une phrase ou d’une référence renvoyant à deux ou trois dictionnaires, Jankélévitch tourne autour du sujet comme un oiseau de proie, par petites touches, par allusions de plus en plus fines, une peu comme on ferre un poisson récalcitrant, en dépensant des jets d’énergie, qui s’accumulant, conduisent à ce que l’on nomme un « traité ». Jankélévitch a donné ses lettres de noblesses au traité de moralité, comme Socrate le fit avec le dialogue et Montaigne avec les Essais.
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| V Jankelevitch |
La première chose que l’on peut dire de l’ironie c’est que c’est à la fois un genre littéraire et une méthode philosophique qui ne se laisse pas aisément définir. C’est sans doute ce qui a plu à Jankélévitch. Il y a des notions qui appellent des univers entiers de réflexion (le Mal, le Pardon etc.) et l’ironie est une de celles-ci.
1. L’ironie n’est ni
comédie , ni tragédie
La première impression
est que le concept d’ironie semble introuvable. Il se situe dans des
entre-deux, dans des interstices et il faut un véritable esprit de finesse pour
en dévoiler la couleur exacte. Un exemple de cette approche consiste dans la
comparaison de l’ironie et du comique :
car l’ironie n’est à proprement parler ni une comédie ni une tragédie.
L’ironie ne relève pas exactement du comique. Le comique provoque le rire et
peut utiliser l’humour. Mais on voit bien qu’une farce ou qu’une pièce comique
ne comporte pas nécessairement d’ironie. Car Il y a dans cette dernière une
profondeur qui peut nuire au comique lui-même.
Après tout on va voir une
comédie lorsqu’elle est assez bonne pour nous permettre d’oublier le réel et
les problèmes du quotidien. La comédie repose souvent sur l’exagération, le
grossissement et la déformation de la réalité. L’ironie a l’inverse est là,
n’existe, « que » pour susciter une question ou un problème sur le
réel et ses profondeurs. Les fonctions diffèrent essentiellement. Mais l’ironie
se distingue également de la tragédie. Jankélévitch consacre de très belles
pages au lien de Jésus et de Socrate. Il est vrai que l’on compare souvent
Jésus, Socrate et Bouddha en les pensant comme des maitres de sagesse. Mais les
méthodes diffèrent. De Jésus on peut retenir le désespoir et le tragique : sur
la croix l’humanité l’emporte. « Ce n’est pas Jésus qui feint le
désespoir c’est son père qui feint de l’abandonner ». L’ironie est
dédoublement, l’ironiste a un masque, il est double, or le sujet de la tragédie
est tout UN dans la souffrance. Jésus est donc triste d’une tristesse qui mène
au désespoir, autant de sentiments que bannit l’ironie. La grande mélancolie
nous happe et ne peut provoquer les dédoublements propres au personnage ironique.
Jésus est tout à son affaire, triste, d’une tristesse de mort et de désespoir.
Alors si l’ironie n’est
ni tragédie si comédie, ni religieuse, ni théâtrale, qu’est-elle ?
Jankélévitch l’appelle le “sourire de la raison” qui effectivement
est hors de propos dans les tragédies et les comédies, le sourire excluant tout
à la fois les larmes et les rires. Si l’ironie est indéfinissable, c’est
peut-être parce qu’elle est avant tout un moyen avant d’être un contenu,
qu’elle opère un lien essentiel avec la pédagogie.
Seul un grand professeur
comme Jankélévitch pouvait aborder un sujet si proche de la didactique.
2. L’ironie est pédagogique , et pseudologie.
En quoi l’ironie est-elle
pédagogique ?« Il est « pédagogique » de laisser
l’esprit s’égarer pour, insensiblement l infléchir vers l’une de ces vérités
augustes qu’on n’aborde que de biais- car leur vue nous briserait le cœur ».
La pédagogie consiste à ne pas partir du vrai directement, parce que certaines
vérités sont trop difficiles à accepter, soit par rapport à leur difficulté
intrinsèque, ce qui est affaire d’entendement, soit par rapport au
« cœur » et aux sentiments de l’élève que le maitre dit ménager afin
de garder intacte la relation pédagogique. L’ironie consiste alors selon Jankélévitch
à partir du vraisemblable pour atteindre le vrai, le vraisemblable étant selon
sa belle expression « le vestibule » de la vérité. Il y a donc dans
l’ironie un art de la « feinte », de la dissimulation, de ce qu’il
nomme la pseudologie (Voir à cet effet le chapitre II de l’ouvrage
intitulé la pseudologia ironique).
Où se trouve la
feinte ? Tout simplement dans le fait de partir du faux ou du
vraisemblable avec comme but atteindre le vrai. L’ironie intervient alors comme
méthode pédagogique pour forcer l’interlocuteur à comprendre par lui-même où se
trouve le vrai : On peut bien sûr penser à Socrate qui feint la naïveté
afin de débusquer les fausses évidences. On peut se souvenir également de
Rousseau qui parlait des « faux » cercles que les astronomes
emploient afin de montrer le parcours des planètes qui en réalité est
elliptique. L’ironie consiste donc à présenter le faux ou les apparences pour
que l’esprit découvre « par la suite » le vrai et les véritables
agencements du réel.
3 L’ironie n’est cependant pas mensonge
Toutefois une question se
pose à propos de ce procédé. N’est-il pas dangereux de proposer à l’élève le
faux ou le vraisemblable ? N’est-ce pas tout simplement l’induire en
erreur et provoquer une confusion dommageable dans son esprit ? N’y a-t-il
pas un lien moral inquiétant entre le mensonge et l’ironie ? Ironie comme
mensonge se proposent de dissimuler le vrai, ce sont des
« pseudologies » autrement dit,
des discours où règne le faux. N'y at il pas alors un danger ?
Celui du scepticisme ou du relativisme ? « C’est bien autre chose
que de tromper en aidant ou de tromper pour aider » (p 62, ibid.). On
voit très bien que même si la méthode peut sembler similaire, les buts
diffèrent : menteur et ironiste n’ont pas le même objectif. Le menteur
comme Méphistophélès n’a qu’un but: dissimuler” le vrai, la douleur que toute
damnation comporte. Alors que l’ironiste Socrate, lui, n’a pas pour but de
cacher ou de modifier, mais d’exhiber le vrai dans toute sa splendeur. C’est
après le « détour » qu’est l’ironie que le vrai peut se dévoiler dans
toute sa splendeur. “L’ironiste plaide le faux dans l’intérêt du vrai”.
Le mensonge veut provoquer une chute, l’ironie une ascension. Le mensonge est de l’ordre de la catabase
(descente aux enfers), l’ironie de l’anabase (ascension vers les cieux ou vers
le paradis).
Ainsi parce qu’elle est
pédagogique l’ironie permet le progrès de l’esprit. “L’ironie est un progrès et
non pas une île de vaine gratuité » (p 58). Ayant subi
l’ironie mordante de Socrate on n’en sort pas amoindri mais plus conscient,
plus sévère également. Ainsi le maitre ironique est plus exigeant car il ne
veut pas être cru simplement (dogmatisme) mais compris (d’où la richesse du
procédé qu’il sort de sa besace).

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