La lecture faite par de
Beauvoir de la femme s’appuie sur la distinction de deux notions : celle de la
vie et celle de l’existence. Expliquons ce que les termes recouvrent pour elle.
La vie désigne essentiellement la fonction biologique qui dépasse la volonté
libre de l’individu et qui lui impose le vouloir-vivre de l’espèce.
L’existence, elle, suppose d’autres valeurs : non pas celles résultant de
l’hétéronomie du biologique , mais des valeurs posées par le libre projet de
l’individu. L’existence est donc une “Aufhebung” de la vie. La vie
biologique est le support de l’existence il est vrai, mais dans bien des cas,
l’individu sacrifie sa propre vie au profit de valeurs portées par son projet
existentiel. Les révolutionnaires qui intéressent tant Sartre et de Beauvoir
sont justement des figures allant jusqu’à accepter la mort pour que règne
l’idéal de la révolution ( “ la révolution ou la mort” chantaient les cubains
). Ainsi la valeur suprême d’une existence pour l’existentialisme réside dans
ce mouvement de transcendance et de négation de la vie. L’homme acquiert une
certaine valeur morale lorsqu’il dit non aux besoins immédiats de l’espèce et
est donc capable de mettre sa vie en danger en dépassant le stade de
l’animalité.
De Beauvoir revendique
clairement l’héritage hégelien dans cette lecture de l’existentialisme. Le
Maitre est l’être capable de sacrifier son existence à la différence de
l’esclave qui ne demande qu’une chose, la conserver et demeurer animal. La
conscience de l’esclave est “la conscience dépendante” de la vie animale.
Quel rôle joue la femme dans ce processus ? On pourrait penser , un peu rapidement, qu’elle est la figure hégelienne de l’esclave, qui dépend de la vie. Or de Beauvoir ajoute une nuance essentielle: la femme “donne” la vie c’est vrai, mais elle ne défend pas la vie becs et ongles comme l’esclave. Elle accepte la transcendance du mâle et la revendique pour son compte. Pour De Beauvoir, c’est le mâle qui “ouvre l’avenir” mais la femme s’engouffre aussitôt dans ce projet qui devient humain immédiatement. Le fait de voir la femme comme exclusivement limitée aux tâches d’entretien de la vie est selon elle une invention du mâle. La femme est aussi libre que l’homme, même si elle est frappée du “malheur” d’avoir à procréer et assurer le maintien de l’existence ( Les travaux domestiques et la maternité “enferment” ( sic) la femme “dans la répétition et l’immanence” ), elle n ‘a pas d’autre destin que celui de ses projets. C’est là le double défi de la femme : elle doit lutter contre les stéréotypes dans lesquels l’homme veut l’enfermer, mais elle doit lutter également contre le principe de répétition voulu par la nature.
Pour exister la femme de De Beauvoir doit donc se transformer en guerrière, refusant les injonctions sociales des hommes et les impératifs naturels de la vie.
Ce point est d’ailleurs essentiel pour comprendre les plateformes du féminisme contemporain. Alors que pour De Beauvoir il s’agit de dépasser la vie et le biologique, pour l’écoféminisme actuel la femme doit y revenir, quitte à courir le risque de l’aliénation. Être mère, assumer la maternité est une tâche dont la femme n’a pas à avoir honte mais qu’elle doit mutatis mutandis revendiquer. Val Plumwood reprochera à S de Beauvoir cette “sphère masculine de la liberté”. C’est donc bien d’un retour à la nature et à l’essence dont il est question ici. L’existentialisme féminin’est plus l’horizon indépassable de notre temps.

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