Les politiques qui
régissent le destin de l’éducation nationale veulent absolument rapprocher la
philosophie des belles lettres ou de la littérature. Il s’agit d’une erreur
fondamentale. L’origine de cette erreur tient à deux choses : la formation des
philosophes d’une part qui passe souvent par une faculté de « Lettres »
et le contenu de cet enseignement qui se résume trop souvent à une « histoire »
des idées. Or la nature de l’histoire de la philosophie suppose des qualités
littéraires d’exposition plus que des qualités scientifiques de résolution de
problèmes. L ' étudiant apprend ainsi à restituer la pensée d’un autre et à
mémoriser un complexe de citations ad hoc. Il n ' en reste pas moins que l’acte
de philosopher ne saurait se ramener stricto sensu à cette version
universitaire de l’art du commentaire, quand même la connaissance des doctrines
demeurerait incontournable.
Car le philosophe n’est
pas, dans notre tradition occidentale, un romancier ou un poète. Il demeure
fasciné par l’idée de vérité et c'est la raison pour laquelle le cousinage avec
les sciences se doit d’être souligné. Le fait, plus ou moins légendaire, d’une
création du mot " philosophos" par Pythagore ne doit pas être pris à
la légère. Nous tenons notre nom de la science grecque, de cette science qui
selon le mot de Pythagore recherchait les mystères de la nature. Le moindre
ouvrage de science devrait intriguer le philosophe de la même manière que
Pascal fut fasciné par les “Eléments d’Euclide” et Descartes fut davantage
touché par les mathématiques que par la gentillesse des fables. Alors d’où
provient cette équivoque qui consiste à systématiquement ramener la
dissertation à un exercice littéraire ?
Sans doute de l’école qui
en voulant sauver les disciplines les tue parfois. La fameuse dissertation
philosophique a été vue et appréhendée parfois comme une composition française,
à la fois plus sophistiquée, mais respectant les mêmes règles de
l’argumentation et de la rhétorique. La regrettée Jacqueline Russ allait
malheureusement dans ce sens en truffant ses ouvrages de méthode ( Voir par
exemple l’ouvrage “Les méthodes en philosophie” . Armand Colin ) de “figures
littéraires”. “ La voie
philosophique, disait-elle, n’est pas seulement démonstrative : elle relève de
l’argumentation et s’adresse à un auditoire particulier”. J Russ n’hésite
pas à conseiller à l’étudiant en philosophie l’emploi des figures littéraires
comme l’antithèse, le chiasme etc. et va même jusqu’à citer dans sa
bibliographie générale des ouvrages de littérature. Donc ce sont les
philosophes eux-mêmes, plus exactement les philosophes universitaires qui ont
procédé à cette déviation qui devient systématique de la philosophie comme
recherche du vrai, à la philosophie comme art du vraisemblable, art qu’a
justement rejeté Descartes dans ses études au collège de La Flèche.
Exposons alors le
problème, tel que je le perçois. Admettons deux choses : 1. Il existe bien des
relations fortes, privilégiées entre la littérature et la philosophie. 2.
Cependant ces relations sont souvent mal définies et introduisent plus de
confusion que de clarté. 3. Le rapport entre science et philosophie est trop
souvent dissimulé dans les lieux d’enseignement.
D’où viennent ces
confusions ?
De l’architectonique,
c’est-à-dire des relations de hiérarchies qui existent entre les facultés de
l’esprit et également entre les disciplines de savoir. Nous pouvons afin
d’éclairer la question distinguer deux sortes d’architectoniques qui ne sont
pas nécessairement compatibles ! D’où les frictions, paradoxes, confusions et
contradictions.
Il existe tout d’abord
une architectonique littéraire qui repose sur le régime des notions. La
littérature se veut comme discipline coiffante de la littera , de la lettre .
Est littéraire, tout ce qui a la forme de la lettre, de la trace écrite et
signifiante. Or il existe trois régimes de la littérature qui sont distribués
selon des notions : le beau qui est le régime des belles –lettres, le vrai qui
est le domaine de la littérature philosophique ou savante et enfin un domaine
hybride qui enveloppe la rhétorique. La rhétorique peut être vue comme au
confluent du vrai qui convainc (docere) et du beau qui persuade ( movere et
placere, émouvoir et plaire).
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L’architectonique de la littérature: Les notions |
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Le beau |
Le vrai |
le vraisemblable |
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Les belles Lettres |
La philosophie, la science |
La rhétorique |
On voit bien que nous assistons ici à une distribution selon le régime des notions. Et c’est un peu à cette logique de classement qu’obéit J Russ. On perçoit le statut intermédiaire de la rhétorique qui peut à la fois séduire et persuader par imagination (effets de beauté des figures) ou convaincre par démonstration (par vérité des raisons).
Mais il existe une autre
architectonique qui obéit à la philosophie même. Elle ne rejette pas la
littérature , mais lui donne une autre signification.
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L’architectonique philosophique : Le concept |
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La philosophie |
Les belles-lettres |
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Exposition rationnelle
et théorique du vrai. |
Exposition imaginative
du vrai. |
Ici ce n’est plus la
philosophie qui intervient comme discours littéraire parmi d’autres, mais la
philosophie devient discipline coiffante et la littérature peut alors être
perçue comme une branche de la recherche du vrai, s’appuyant sur l’imagination,
mais dont le but demeure le même : exposer une vérité du monde et un concept du
monde. On retrouve cette partition chez Platon dans l’examen des rapports de
Mythos à Logos, et chez Kant par exemple lorsqu’il se pose la question du mode
d’exposition de l’activité de la raison dans la critique de la raison pure.
Allons plus loin, un
récit “littéraire” n’a de valeur philosophique que pour autant qu’il recèle une
vérité d’ordre général. Rien n’est plus exaspérant en littérature que cette
fuite vers le particulier car le philosophe essaie sans cesse de subsumer le
particulier sous le général. C’est la raison pour laquelle le philosophe est
tellement à l’aise avec Molière, car Alceste n’est pas Alceste, mais un
Misanthrope, et Harpagon n’est pas Harpagon mais un Avare. La philosophie dit
Aristote ( qui d’ailleurs ne recommandait pas le théâtre de caractère ) est
dans son élément lorsqu’elle se frotte à l’universel et au général. La
littérature en ce sens devient “schématique” l’illustration sensible d’un
concept et la littérature devient ipso facto une partie de l’exploration
philosophique de l’essence humaine.
Les difficultés qui
existent entre la littérature et la philosophie sont souvent reliées à ces deux
classements : notionnel et/ou conceptuel. Il s’agit de savoir si
la philosophie fait partie d’un ensemble plus large qui serait la littérature
comme mode du discours ou si la philosophie est le régime du concept et la
littérature sa branche d’exposition “non démonstrative” ou imaginative.
Plutôt que de dire comme
Jacqueline Russ que la philosophie peut être plusieurs choses ( particulière ( s’adresser à “un” public ) et
universelle ( s’adresser à tout homme )
) , il est plus rigoureux de parler des différentes formes d’architectonique.
Et c’est la raison pour laquelle le rapprochement des deux disciplines dans le
cadre de l’Ecole peut poser problème car philosophie et littérature ont toutes
les deux une fonction de prédation théorique, tendant à digérer et assimiler
l’Autre. La littérature tend à considérer la philosophie comme une partie des
belles-Lettres et la philosophie voir dans la littérature un mode d’exposition
du concept. Il s’agit d’une éristique fondamentale, d’un conflit des facultés,
interminable et qui ne pourra pas avoir de fin car reposant sur des présupposés
entièrement différents. Pour la littérature, la philosophie n’est qu’un art du
discours parmi d’autres, un genre qui n’est que l’espèce d’un genre plus global
qui est celui de la littérature et de la production écrite. La philosophie,
elle, voit les belles-lettres comme une de ses terminaisons naturelles. Après
tout Platon n’hésite pas à employer la fiction pour mettre en scène des vérités
abstraites et conceptuelles. Cette fonction pédagogique de la
Littérature échappe à la littérature car elle n’est pédagogique que dans la
mesure où elle pointe vers un concept philosophique. Il n’est pas étonnant que
Tournier ait écrit ses œuvres dans ce sens, lui qui prétendait parler de
philosophie par la littérature, “contrebandier de la philosophie” selon
son expression préférée.

