On associe habituellement justice et conscience. Réaliser que nous avons affaire à une injustice c'est bien en "prendre conscience". Rendre justice aussi suppose le lent travail de l’examen attentif et l’observation des indices, des doutes et des preuves. Il existe une attention au détail qui suppose une extrême conscience , un degré très avancé de l’examen rationnel, sans lequel la procédure de la justice reste lettre vaine.
Cependant l'inconscient a également son rôle à
jouer dans la distribution des cartes. Notamment dans ce qu' on appelle la
" sensibilité " à l'injustice et des sentiments comme la pitié , la
compassion et l'empathie. Car si toute raison éclairée peut observer une
injustice et en avoir conscience, il est également évident que tout le monde
n'est pas sensible à l'injustice avec la même acuité. Il est clair que
certaines actions politiques ont été déclenchées non seulement par une analyse
froide des situations et des conjonctures mais aussi en fonction de blessures
et de traumas provenant du passé. Lénine eût- il été Lénine s'il n’avait pas
vécu la pendaison de son frère Alexandre, l’anarchiste, par l'autocratie
tsariste ? Vallès eût-il été le communard que nous connaissons si sa jeunesse
avait été plus heureuse ? Et n’est- ce pas la fessée du Pasteur qui révéla à
Rousseau l'omniprésence de l'injustice ( Jean-Jacques est accusé injustement
d’avoir cassé un peigne et reçoit stoïquement le fouet:” On ne put
m'arracher l'aveu qu'on exigeait.”) ?
Il y a sans doute une
psychanalyse du justicier à mener si l’on veut comprendre les mobiles des
hommes historiques. En effet il y a deux versions de la justice qui mêlent des
éléments rationnels et des éléments irrationnels, et sans doute des éléments
conscients et des éléments inconscients. Ces deux versions sont de manière
étonnante rassemblées dans le mot d’ordre de Ferdinand premier : Fiat
justitia, et pereat mundus (que la
justice règne, le monde dût-il en périr), que Kant reprend mutatis
mutandis dans son projet de paix perpétuelle. La première formule de
l’injonction fait partie du programme de toute raison pratique : établir en ce
monde la justice que la raison théorique a identifiée comme principe normatif.
Que la justice règne est donc la formule par excellence de la raison morale et
du lien qui existe entre la théorie et la pratique : il ne suffit pas de voir
le bien, il faut le réaliser. Et c’est cette réalisation que nous nommons
justice. Cependant la seconde partie de la phrase ne demande pas simplement la
réalisation de la justice, mais aussi et surtout, nous enjoint d’examiner la
possibilité d’un anéantissement des méchants, des hommes injustes, donc du
monde. Or cet examen n’est plus celui de la raison mais bien celui de la
passion vengeresse. Après tout, brûler l’infâme, le rayer de la surface de la
terre, le noyer et le faire disparaitre par tous les moyens possibles est
l’autre visage de la justice. Car comment atteindre le bien, si nous ne sommes
pas animés par la colère à l’égard de l’injuste ? C’est ainsi que le père Sénault
justifiait un « bon usage des passions » puisque Dieu-le-Père
avait provoqué le déluge et que Dieu-le- Fils avait chassé les marchands du
temple, la recherche de la justice pouvait intégrer de justes colères. Il semble donc que toute recherche du juste
présente deux aspects complémentaires : la recherche consciente et rationnelle
du juste et le rejet inconscient et émotionnel de l’injuste. La raison et la
passion. Ce sont ces deux versants qui devraient nous inciter à nous pencher
sur cette psychanalyse du justicier que j’ai évoquée. Car au fondement des
prises de positions qui nous paraissent souvent les plus mûres et les plus
réfléchies se trouvent parfois des causes inconscientes liées à des pulsions,
des frustrations et des traumas.
Notons cependant que
la lecture kantienne de la même phrase lui donne un sens radicalement
différent, orienté dans le sens d’un rationalisme strict. Pour Kant en effet,
l’idée de justice est une idée de la
raison, elle doit s’opposer à celle de la vengeance qui n’est qu’une forme exacerbée de la vie
passionnelle. L’interprétation kantienne suit donc les linéaments de
l’impératif catégorique : rechercher la justice , même si notre bonheur doit en
souffrir. Il s’agit d’un principe qui se tient à l’opposé de l’utilitarisme
moral.
“Cette proposition ne
veut dire autre chose, sinon que les maximes politiques ne doivent pas se
fonder sur le bien-être et le bonheur, que chaque Etat peut espérer en retirer,
et par conséquent sur l’objet que chacun peut avoir pour but (sur le vouloir)
comme principe suprême (mais empirique) de la politique, mais sur la pure idée
du devoir de droit (dont le principe est donné à priori par la raison pure),
quelles qu’en puissent être d’ailleurs les conséquences physiques.” Kant, doctrine
du droit.
La possibilité de la
fin du monde se présente alors dans la lecture kantienne non comme une
juste colère ( puisque nous serions alors éloignés de l’idée de vertu ) mais sous le visage de la pureté du devoir
moral. Ce dernier en effet ne soumet l’exigence du juste à aucune considération
utilitaire ou mondaine. L’existence du monde, des plaisirs, et du bonheur ne
sauraient passer avant l’exigence de justice. L’analyse kantienne voit donc la
disparition du monde , non pas comme un effet de la passion inconsciente mais
comme une conséquence tout simplement pratique de l’impératif catégorique. Fais
la justice , advienne que pourra : voilà le principe de la morale. La raison
est première et la disparition du monde n’est que la conséquence de l’adage
rationnel : La justice d’abord ! La justice en premier ! Le bien-être du monde
, le bonheur des individus viennent après. Ici tout est transparent, tout
repose sur la “pure idée du devoir”.
Convenons toutefois
que ce furent souvent des coups de colère, des ras-le-bol et des manifestations
passionnelles qui mirent historiquement en branle les grandes exigences
historiques de justice. De Spartacus au printemps arabe, l’exigence de justice
prend souvent la forme de la colère, du refus, du « plus jamais ça ».
Ce n’est qu’a posteriori que la légitimité ou l’illégitimité de ces actes est
établie. Il y a donc une rumination ( souvent inconsciente) du sentiment
d’injustice chez l’enfant ou chez la victime qui sortira parfois transformée en
idéal moral chez l’adulte ou le juge. La recherche rationnelle et consciente du
bien peut très bien s’accompagner d’un rejet souvent inconscient mais tout
aussi fort de l’injuste. Et on peut dire de cette recherche de la justice que
l’on passe toute sa vie à essayer de la définir mais que parfois elle occupe un
au-delà de la conscience. La mort du frère de Lénine, Alexandre par exemple me
terrifie. Alexandre est arrêté. Le père de Lénine est mort peu de temps
auparavant. Alexandre Oulianov voulait participer à des attentats contre le
tsar avec la Narodnaïa Volia , l’organisation
terroriste qui avait déjà tué Alexandre II. Le frère de Lénine veut faire de
même avec le tsar Alexandre III. Le complot dévoilé, Alexandre qui admet sa
participation sera pendu malgré les suppliques de sa mère. On peut penser que la mort de
« Sasha », du frère aimé et admiré a montré à Lénine le chemin[1].
Le chemin de la révolution de 1917. Ainsi la révolution morale se présente
comme une exigence rationnelle et consciente : Fiat justitia ergo pereat
mundus. Mais l’histoire personnelle du révolutionnaire obéit à un cheminement
où l’enfant est le père de l’homme , où tout débute non pas par une réflexion
rationnelle mais par le désir de vengeance ou des passions : pereat mundus
primus ! Dans une révolution , les affects sont déterminants et ce qui allume
un affect , c’est un autre affect. Il est rare que la démonstration d’une
politique injuste crée immédiatement une révolution historique, mais un
embrasement de colère peut mettre le feu aux poudres. Rien de grand ne s’est
fait au monde sans passion dit Hegel. Il existe donc aussi une passion de
justice et un désir de vengeance qui se trouvent au fondement de la plupart des
grands bouleversement .
J’en profite cependant
pour exprimer immédiatement un malaise. Nous avons vite fait de classer selon
l’ordre bien net de la bipartition vengeance et justice selon des lignes bien
définies. A la première appartiendrait : le trouble, l’inquiétude, la passion ,
la démesure, l’absence de règle, la violence et à la seconde le calme, la
raison, le droit, la tradition, le juge et le tribunal. Mais cette partition
consacrée me pose un problème !
Car dès lors qu’on
l’accepte , que devient la justice révolutionnaire ? N’est-elle pas pensée aussi
comme la vengeance ou la revanche d’une classe sur une autre ? Et toute
révolution ne prône –t-elle pas une forme de violence ? Peut-il y avoir une
violence juste ? Une colère juste ? Un affect juste ?
Il est donc rapide de rejeter l’affect du côté de l’irrationnel. Il y a des colères justes. Lorsque Jésus chasse les marchands du temple , tout le monde comprend qu‘il y a colère, après tout il fouette, met à terre, répand l’argent sur le sol et crie. Mais tout le monde comprend également qu’il y a dans un même temps recherche de la justice : le temple de Jérusalem est un temple et non un marché. La justice a donc nécessairement deux réalités indissociables : l’exigence rationnelle du bien ou du juste qui guide toute philosophie vers le soleil hors de la caverne : Agathon. Mais aussi le rejet passionné de l’injuste qui est l’aspect positif de la passion qui déplace des montagnes. Ce rejet de l’injustice , même s’il obéit à des voies obscures, est fondamental car il va donner au révolutionnaire l’énergie qui manque aux autres !

Alexandre Ulianov, frère
de Lénine.
[1] Il est amusant de voir sur ce point des hésitations : quelle est la nature exacte de ce chemin , de l’héritage spirituel du frère de Lénine ? S’agit-il de refuser l’autocratie tsariste ? Sans aucun doute. En ce sens Lénine suit consciemment ou inconsciemment le but politique assigné par son frère . S’agit-il d’adopter les mêmes méthodes et la même violence révolutionnaire ? On peut en douter et c’est ce qu’exprime Arvon dans la remarque suivante : » C'est en apprenant la pendaison de son frère aîné. Alexandre, qui avait participé à la préparation d'un attentat contre Alexandre III. Que Lénine virgule, alors âgé de 17 ans, s’écria « Non ! Nous ne prendrons pas ce chemin. » Aussi le parti qu’il formera par la suite, s'inspirera t- il non pas de l'exemple donné par les révolutionnaires russes Nitchaiev, auteur avec Bakounine du catéchisme du révolutionnaire, terrifiant manuel de la violence au service de la révolution et de Tkatchev, le Chigalev de Dostoïevski, mais de la discipline quasi militaire de la social-démocratie allemande. » Arvron, le gauchisme page 26.
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